Lettre aux décideurs européens…

Il y a urgence. Nous avons besoin que vous regardiez dans notre direction et que vous écoutiez ce que nous avons à dire. Les enjeux sont trop importants.

Nous vous écrivons en tant qu’agriculteurs, bergers, forestiers, étudiants, propriétaires d’hôtels ou de restaurants. Nous venons de différents pays d’Europe : Suède, Portugal, France, Italie, Allemagne et Roumanie. Et nous avons une seule chose en commun : le changement climatique affecte notre vie quotidienne.

Il y a quelques mois, nous avons intenté un procès contre l’Union européenne (UE) pour le manque criant d’ambition de son objectif climatique à l’horizon 2030. Pour la plupart d’entre nous, c’est la première fois que nous menons une action en justice. Nous ne le ferions pas si l’avenir de nos familles, nos amis, nos foyers, nos traditions et nos enfants n’étaient pas en jeu. Pour nous, le changement climatique n’est pas une affaire de diplomatie ou de négociations de haut niveau. C’est une affaire à laquelle nous faisons face, aujourd’hui, chez nous, et nous avons le besoin urgent d’une Europe qui nous protège.

L’année dernière, Armando a perdu ses forêts dans les immenses incendies qui ont décimé le Portugal. Les autorités ont publiquement associé les incendies de forêt au changement climatique. En Suède, l’élevage de rennes, qui est au cœur de la culture saami, est menacé par la perte du permafrost. Sanna n’est pas seulement inquiète pour ses rennes mais aussi pour ses traditions, sa culture et l’avenir de sa génération. Maurice a perdu 44 % de ses revenus de la culture de la lavande au cours des six dernières années en raison de sécheresses consécutives dans le sud de la France. Son fils Renaud est la première génération à devoir changer de cœur d’activité, la culture de la lavande ne pouvant plus garantir un revenu suffisant à toute la famille. Les dunes de sable qui protègent les ressources en eau douce de Langeoog, une petite île allemande, sont en proie à de fortes tempêtes. Maike et Michael, qui vivent sur cette île depuis des générations, craignent de perdre l’hôtel et le restaurant qu’ils ont construits de toutes pièces il y a vingt ans. Vlad habite dans les montagnes des Carpates, en Roumanie. Il est aujourd’hui forcé d’emmener son bétail paître de 700 m d’altitude à 1400 m d’altitude pour que ses bêtes aient accès à de l’eau et de la pâture. Comme il le dit : « Je ne peux pas aller plus loin avec mon troupeau, car au-dessus de 2000 m, il n’y a que le ciel. » Au Portugal, la ferme biologique d’Alfredo est frappée par des sécheresses de plus en plus graves et de plus en plus fréquentes. Il sait que dans un scénario de changement climatique au-delà de 1,5 ° C, où nous nous dirigeons avec l’objectif climatique actuel de l’UE, les terres qu’il travaille, avec 35 autres familles, laisseront place à un désert, et la ferme devra déménager. Au Portugal toujours, la famille d’Ildebrando travaille dans l’apiculture depuis des décennies. Les changements de la saison de floraison et le temps chaud inhabituel ont commencé à détruire les ruches et sa famille a perdu 60 % de sa production en 2017. La famille de Giorgio gère un petit hôtel Bed & breakfast dans les Alpes italiennes, entièrement dépendant des célèbres opportunités d’escalade de glace dans la région. Les changements de température rendent l’escalade de glace dangereuse et affectent les revenus des familles environnantes.

Tous ces impacts nous arrivent en ce moment même, et ceci au sein même de l’Europe, à cause d’une augmentation de la température de seulement 1°C. Et c’est déjà plus que ce que nous ne pouvons le supporter.

Hier, les scientifiques nous ont rappelé que notre avenir dépend d’un seul chiffre : 1,5. L’organisme scientifique le plus important au monde sur le changement climatique, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), a alerté le monde sur les impacts du changement climatique, qui pourraient être bien pires si nous ne limitons pas l’augmentation de la température à 1,5°C. Les scientifiques ont également présenté dans ce rapport que « 1,5°C » est à la fois un objectif POSSIBLE et ATTEIGNABLE. C’est l’objectif le plus ambitieux qui soit encore réalisable, si nous agissons de toute urgence.

Une action climatique accrue est le seul moyen de sauver nos proches et nos moyens de subsistance là où nous vivons depuis des générations.

L’Union européenne doit maintenant agir pour protéger nos droits fondamentaux contre les effets aggravants du changement climatique. Dans notre recours et depuis son dépôt, nous demandons à l’UE de rehausser ses objectifs climatiques et de les décliner en action concrète. Nous ne demandons ni compensation, ni argent. Nous pensons qu’une action climatique accrue est le seul moyen de sauver nos proches et nos moyens de subsistance là où nous vivons depuis des générations.

Les scientifiques et chercheurs nous prouvent encore une fois que nous avons des moyens concrets pour relever ce défi. Et en Europe, nous aurons à venir des moments clefs pour mettre le sujet sur la table et reconsidérer ce que les politiques climatiques coûtent aux réellement aux citoyens – et ce que l’inaction leur coûtera. Aujourd’hui, les ministres de l’environnement des États membres de l’UE se réunissent à Bruxelles pour discuter des actions à mener contre le changement climatique. Dans quelques mois, l’Europe accueillera la Conférence des Nations unies sur le changement climatique à Katowice, en Pologne. Manquer cette opportunité unique de rehausser les objectifs et les politiques climatiques européens sur une voie compatible à 1,5°C aura des effets dévastateurs sur notre sécurité, notre avenir et nos droits humains fondamentaux.

Nous appelons les décideurs européens à écouter les appels des scientifiques et à rehausser l’objectif de l’UE pour le climat à l’horizon 2030 conformément à un scénario compatible à 1,5°C. C’est la seule façon possible de protéger les citoyens contre les effets aggravants du changement climatique. La seule façon dont nous pourrons nous souvenir de cette génération de décideurs européens comme de ceux qui auront écrit l’histoire au profit de tous.

  • Sanna Vannar, président de l’Association de jeunesse saami, Suède
  • Maurice et Renaud Feschet, agriculteurs, France
  • Maike et Michael Recktenwald, hôteliers et restaurateurs, Allemagne
  • Vlad Petru, agriculteur et berger, Roumanie
  • Armando Carvalho, garde forestier, Portugal
  • Alfredo Sendim, agriculteur, Portugal
  • Ildebrando Conceição, apiculteur, Portugal
  • Joaquim Caixeiro, agriculteur, Portugal
  • Giorgio Elter, agriculteur et propriétaire d’hôtel, Italie

Cette lettre est publiée conjointement dans différents médias européens, dont la Revue Projet (Créée en 1907 par les jésuites et éditée par le Centre de recherche et d’action sociales (Ceras), la Revue Projet entend, par le débat et au croisement de l’action de terrain, de la réflexion universitaire et de la recherche de sens, aider le plus grand nombre à comprendre le monde, mais aussi à le réinventer.)

​​LIEN VERS LA REVUE PROJET​​​​​​

9 octobre 2018

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